Patrick Peltier
2015, Michel Cegarra


Michel Cegarra, 2015
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Le cercle des intimes
opus caementicium
◻︎Je les regarde longuement avant de préciser leur forme, d’énumérer leurs caractères remarquables, je reviens à elles plusieurs fois, jusqu’à la fatigue, pour m’assurer d’un détail ou pour les placer sous un angle nouveau. A de rares moments, une rêverie puissante suspend ma vigilance. Elle m’empêche de gouverner ma pensée. Je laisse les images m’assaillir, prolonger la pierre, je ne leur permets pas de lui être infidèles. Je n’attends pas d’accéder à quelque révélation. C’est une simple pierre que j’ai toujours sous les yeux. Qui ne me dévoile pas le moindre secret. Je n’ai pas non plus l’impression de m’anéantir dans une lointaine absence. Je ressens un calme bonheur. (…) Je reçois la confirmation d’un savoir que je ne savais pas m’appartenir.
Je demeure aux aguets, attentif.◻︎

Roger Caillois, Le fleuve Alphée,1978
Pourquoi les lignes précédentes, dans leur langue exacte et leur halo poétique, paraissent-elles, d’emblée, s’accorder au travail de l’artiste Patrick Peltier, à tel point qu’il n’est pas déraisonnable de penser qu’il aurait pu les écrire ? Roger Caillois désigne les pierres, les pierres du monde, celles de sa collection, lui qui y mesurait la conjonction de la pure présence matérielle et d’un effet de beauté à la fois saisissant, apaisant et ouvert au sens. Patrick Peltier, pour sa part, travaille les ciments, choisit et mesure les sables, dose les granulats : c’est une sorte d’artiste-maçon qui traiterait ses constructions comme un joaillier ses créations.

Il ne faut pas oublier que Patrick Peltier enseignait la joaillerie et qu’il n’a cessé d’être, à travers le temps, un créateur de bijoux. C’est cette langue là qui lui est familière, la langue des pierres, des minéraux, des assemblages de métaux précieux, des gemmes. De sorte que l'opus caementicium, l’œuvre des anciens construite par conglomérats, est le domaine de travail de l’artiste : il règle le travail d’atelier et inspire même l’organisation de son jardin où l’artiste excelle.
Car voici : cet homme si entier ne se partage pas. Il marche d’un même pas au milieu de toutes ses créations, de l’atelier au jardin, pour bâtir jour après jour, avec sa patience coutumière, son opiniâtreté souriante, un monde rayonnant qui est une vraie demeure. On a cru que ses pièces de ciments, de bétons, évoquaient des campaniles, des tours de cités renaissantes et voici qu’elles s’érigent comme des monuments miniatures, avec des élévations, des socles, des boursouflures équilibrées, des gonflements et des étirements, des assises et des élans.

Car c’est bien cela qui est visé, qui est espéré : la mise en place d’une œuvre unique en pièces détachées où le rêve de la maison rejoint le désir d’un vertige maîtrisé, où la protection sans cesse évoquée s’abandonne aux délices des couleurs et des formes. Une œuvre où nous pouvons pénétrer, comme dans le cercle des intimes.


Michel Cegarra.