Patrick Peltier
2013, Michel Cegarra


Michel Cegarra, 2013
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Les concrétions subtiles de Patrick Peltier ou comment habiter poétiquement le monde
L’univers de Patrick Peltier peut paraître, de prime abord, déconcertant, ainsi que le révélait une récente exposition à l’abbaye de Noirlac. Les pièces, alignées sur leurs socles gris, dessinent dans l’espace une géométrie calculée, alors même qu’elles témoignent, prises l’une après l’autre, en faveur d’une présence irréductible de matières proliférantes paraissant échapper à la claire raison. Mais cette forme épurée, libérant chez le regardeur une émotion vraie, procède à vrai dire d’un étrange travail.
L’artiste nous propose à chaque fois un objet singulier qui évoque la maison, des sortes de tours, de parallélépipèdes s’achevant par des pans coupés en obliques, phares, donjons, beffrois, campaniles. Mais l’image se brouille aussitôt car tous ces bâtiments sont aveugles : ils ne possèdent aucune ouverture, rien qui puisse suggérer l’habitacle. Seulement cette matière drue, compacte, qui s’ouvre pourtant au toucher et suggère finalement une autre manière d’habiter. Peut-être plus prégnante, en tous cas plus troublante.
Bien vite nous le mesurons : il y a chez Patrick Peltier un sentiment amical de la matière, une grande hospitalité pour les matériaux pauvres, sables, ciments, graviers… Ce sont des terres, des concrétions qu’il faut réassembler, lier avec de l’eau, insérer dans des moules. Ce sont des pulvérisations qui vont prendre, durcir, enfermer dans leur masse les pigments colorés que l’artiste ajoute et notamment ce très beau bleu de cæruleum qui nous évoque le ciel des fresques de Giotto. Voilà, il faut le comprendre : toute la légèreté d’un ciel d’été entre dans la compression des liquides et participe à la durcification des mélanges. L’attention de l’artiste au monde secret des ciments est une disponibilité poétique à ces petits univers discrets que les enfants reconnaissent d’emblée : le caillou du chemin, la pauvre pierre sans qualités et si belle pourtant, le vieux muret où le ciment se lézarde, éclair déjà dans un ciel gris.
De sorte qu’il nous reste à imaginer l’artiste dans le silence de son atelier : toutes les figures du grand dehors se glissent jusqu’à lui comme la procession des poussières dans le rai de lumière. La pièce n’est pas issue de la taille, mais des amalgames et des mélanges, comme un assemblage précieux qui ne révèlera sa disponibilité que lors de l’extraction de son moule. Patience, doigté, précision. Le doigt glisse sur le modelé poudré du bloc, caresse le velouté d’un ciment, la texture satiné d’un plan. Petit Poucet rêveur, l’artiste écoute ce que lui dit cette forme nouvelle qui vient de naître. Non pas un objet de plus dans le monde mais seulement un très léger et très subtil déplacement dans l’ordre des choses, l’éclat retenu d’un bijou sans nom, visible par tous ceux qui, ici ou là, n’ont pas fini d’emprunter le chemin du retour de l’école.


Michel Cegarra.